La vie de Théophile Alexandre Steinlen

1859
Issu d’une famille allemande qui obtient en 1831 la bourgeoisie de la ville de Vevey, en Suisse, Théophile- Alexandre Steinlen naît le 10 novembre à Lausanne. Il est l’aîné de cinq enfants. Sa mère, Fanny Kruechy, est d’origine bernoise, et son père, Samuel, commis de poste. Son grand-père paternel, Théophile-Christian, est dessinateur de vues pittoresques et illustrateur de l’almanach Le Messager boiteux; il conçoit les décors et les costumes de la Fête des Vignerons de Vevey de 1833. Son oncle Marius, élève du peintre Charles Gleyre à Paris, enseigne le dessin à Vevey et, lui aussi, illustre Le Messager boiteux. La jeunesse de Steinlen révèle un goût précoce pour le dessin, une passion pour les sciences naturelles et un penchant marqué pour l’école buissonnière. Le village de Chailly et les forêts de Belmont-sur-Lausanne sont ses lieux d’éva- sion favoris.

1877 – 1878

Durant son gymnase classique à Lausanne (1877-1879) Stenilen suit les cours de Georges-François Renard, uncen communard exilé en Suisse dont la pensée engagee, tout comme la lecture de L’Assomnoir d’Emile Zoa (1877), vont marquer le jeune homme, bientôt membre de la section locale de Zofingue, une société détudiants (1878-1879), Ses parents le destinent à la camere de pasteur, mais rien n’atteste qu’il ait fréquenté les cours de théologie de l’université de Lausanne. Désireux de faire de l’art», il soumet ses dessins à Benjamin Vautier, peintre de genre vaudois établi à Düsseldorf, qui le conseille.

1879

Steinlen quitte Lausanne pour s’établir en Allemagne, à Mulhouse, chez son oncle Vincent Steinlen. Il se forme au dessin d’ornement industriel auprès de Louis Schoenhaupt, imprimeur de tissus. Une amitié forte le lie à Jules Bocion, fils du peintre lausannois François Bocion. I fait alors la connaissance d’Émilie Mey, dite Mélie, sa compagne et future épouse.

1881

Au mois d’octobre, rompant définitivement ses attaches familiales et désireux d’avancer en toute indépendance dans le dur chemin des artistes pauvres», Steinlen quitte Mulhouse pour Paris avec Émilie Mey. Le couple s’installe à Montmartre, peut-être rue Bruant). Steinlen s’assure un revenu en travaillant Dancourt, puis 2. rue Ménessier (actuelle rue comme finisseur chez Petit-Demange, une maison de toiles d’Alsace établie rue d’Uzès, emploi qu’il quittera probablement en 1884. Il fait la connaissance du pein- tre Paul Quinsac et surtout du dessinateur Adolphe Willette, son voisin logé 20, rue Véron, auquel le liera une amitié indéfectible. Willette le présente à Rodolphe Salis qui vient d’ouvrir Le Chat Noir, un cabaret artis- tique sis à Montmartre, 84, boulevard Rochechouart (premier Chat Noir, 1881-1885).

Salis qui vient d’ouvrir Le Chat Noir, un cabaret artis- tique sis à Montmartre, 84, boulevard Rochechouart (premier Chat Noir, 1881-1885).

1882

Steinlen fait la connaissance de l’équipe du premier Chat Noir, génération d’artistes nés dans les années 1860, d’onentation esthétique et de milieux socioculturels fort divers, qui feront son éducation artistique et politique et dont il croisera les chemins tout au long de sa vie. Parmi ceux-ci, les littérateurs et poètes Victor Rey, Émile Goudeau, Léon Bloy, Maurice Rollinat, Camille de Sainte- Croix, Alphonse Allais, Jules Renard, George Auriol, Jean Moréas, Edmond Haraucourt, Henry Somm, Georges Courteline, Léon Riotor, Paul Verlaine; les peintres et dessinateurs Henri Pille, Henri Rivière, Paul Signac, de Sta, Caran d’Ache, Antonio de la Gandara, Jean-Louis Forain, Henri de Toulouse-Lautrec, Félix Vallotton; les compositeurs Claude Debussy, Marie Krysinska, Charles de Sivry; les poètes-chansonniers Jules Jouy, et surtout Aristide Bruant qui, dès 1883, remporte un grand suc- cès en interprétant chaque soir ses chansons dites des barrières. Le 14 janvier, à la faveur de la récente loi sur la liberté de la presse, Salis lance le premier numéro du journal satirique Le Chat Noir que dirige Émile Goudeau, fondateur du Cercle des Hydropathes (14 janvier 1882-30 mars 1895, 690 numéros). Ce 4-pages imprimé en noir, dont l’en-tête dessiné par Henri Pille montre un matou hérissé gardant le Moulin de la Galette, rassemble des poèmes, contes, chansons et anecdotes sur le cabaret et la vie parisienne. En troi- sième page, il propose un dessin satirique; ses illustra- teurs-vedettes sont Willette, Caran d’Ache, puis Steinlen dès 1883.

1883 – 1884

En octobre 1883, Steinlen déménage au 14, rue des Abbesses. Il exécute ses premiers dessins << sans paroles>>> (mais titrés) pour le journal Le Chat Noir. A l’exemple de Willette ou de Caran d’Ache, il propose des histoires en images, drolatiques, cruelles et moralisantes, qui mettent en scène – et souvent aux prises – des animaux (chats, chiens, pies, corbeaux, poules et singes), des fillettes, des clowns, des personnages fictifs ou réels, parmi lesquels Rodolphe Salis. Les chats, son sujet de prédilection, feront sa réputation. Ses activités dans le dessin de presse et, dès cette année, dans le domaine du livre illustré, ne satisfont pas son ambition profonde: auto- didacte, il aimerait passer le concours d’entrée à l’École des beaux-arts et exposer au Salon, mais le temps et l’argent lui manquent pour peindre. En 1884, il poursuit sa collaboration au Chat Noir et dessine aussi pour le mensuel Le Croquis.

1885

Le 11 juin, Rodolphe Salis procède en grande pompe au déménagement du Chat Noir qu’il installe dans l’an- cien hôtel particulier du peintre Alfred Stevens, 12, rue de Laval (actuelle rue Victor-Massé) (second Chat Noir 1885-1897). Aristide Bruant reprend le bail du premier Chat Noir, le rebaptise Le Mirliton et lance un journal éponyme souvent illustré en première page par Steinlen qui signe Jean Caillou et devient rapidement Tillustrateur vedette du chansonnier. Cette collabora tion lui ouvre un nouveau marché, celui de Fillustration des partitions de musique, domaine dans lequel il sera tres actif jusqu’au tournant du siècle, que ce soit pour la presse (La Semane artistique et muscule Gif B (nl), ou pour les éditeurs de musique (Ondet, Plon, Enoch, Salabert)

1887

Steinlen écrit à sa mère qu’il a <>> car il vise plus haut. Néanmoins, cette décision, sans doute pour des raisons de nécessité financière, ne sera pas suivie d’effets, puisqu’il continue à œuvrer pour la revue du cabaret. Le Roman incohérent de Jules Lévy, ancien membre du Cercle des Hydropathes, est le pre- mier ouvrage qu’il illustre entièrement.

1888 – 1890

Le 11 décembre 1888, naissance de Renée-Germaine Steinlen, dite Colette. L’artiste déménage au 54, rue des Abbesses. Il connaît un grand succès avec le premier volume de Dans la Rue, ouvrage publié par Aristide Bruant, qui reprend en partie ses dessins pour Le Mirliton. II publie ses lithographies et devient membre de la Société des peintres et graveurs français. Il diver- sifie ses activités dans le domaine de l’édition illustrée et fournit plusieurs projets d’affiches (Biscuits Cie Franco- américaine, Raticide Burnichon).

1890

Steinlen collabore à La Caricature. Sa carrière d’affichiste débute vraiment avec une œuvre à thème japonais pour le ballet, Le Rêve. Il visite la prison de Sainte-Pélagie avec Bruant; l’année suivante, il mettra ses impressions à pro- fit pour l’illustration de Prison Fin de siècle d’Ernest Gégout et Charles Malato.

1891

Steinlen entame une collaboration de près de dix ans au Gil Blas illustré (703 dessins), supplément artistique et lit- téraire hebdomadaire du Gil Blas dirigé par René Maizeroy. Il s’engage à fournir dix dessins par mois. Il illustre les écri- vains Jean Ajalbert, Paul Arène, Serge Basset, Henry Bauër, Gustave Coquiot, Michel Corday, Camille de Sainte-Croix, Lucien Descaves, Georges Docquois, Gustave Geffroy, Raoul Gineste, Camille Mauclair, Guy de Maupassant, Catulle Mendès, Gabriel Mourey, Jules Renard, Jean Richepin, Jehan Rictus, Aurélien Scholl et les compositeurs et chansonniers Théodore Botrel, Maurice Boukay, Marie Krysinska, Fabrice Lémon, Victor Meusy. Dans le domaine du livre, il illustre Le Train de 8h47 de Georges Courteline et La Comédie boulangiste de Maurice Millot.

1893

Le père de Steinlen, avec lequel il était brouillé depuis son départ, décède le 9 février; dans les années qui sui- vent, il se rapproche de sa mère et de sa sœur Henriette. En mars, il commence à exposer ses dessins et peintures. Il présente six œuvres au Salon de la Société des artistes indépendants, à laquelle il a adhéré l’année précédente. En décembre, il entame une collaboration avec Le Chambard socialiste, hebdomadaire de tendance anar- cho-syndicaliste. Il exécute trente-deux lithographies qui sont reprises dans le journal, à la une, sous le pseudo- nyme de Petit Pierre, sa contribution la plus engagée à la cause révolutionnaire. Mothu et Doria marque ses débuts dans l’affiche lithographique <<< artistique >>.

1894

Première exposition personnelle à la galerie de La Bodinière, 18, rue Saint-Lazare (trois cents œuvres, dessins, pastels, aquarelles et peintures). Grâce aux ventes réalisées, il offre des vacances sur les plages du Nord à sa femme et à sa fille. Il s’installe au 58, rue Caulaincourt. L’atelier occupe tout le rez-de-chaussée, le logement avec balcon est au premier. La maison sera surnommée Cat’s Cottage; on y trouve non seulement des chats, un singe, mais aussi un crocodile (qui décède en 1902…). À la suite de l’assassinat du président Sadi Carnot, toute activité liée à l’anarchisme est condamnée. En août, Steinlen dément par voie de presse les rumeurs qui courent sur son intention de quitter la France pour échapper à un avis d’expulsion en raison de ses activités de propagande politique; dans le même élan, il annonce mettre un terme à sa collaboration au Chambard socialiste et son intention de demander la naturalisation française. Il acquiert une grande réputation dans le domaine de l’affiche (Yvette Guilbert, Lait de la Vingeanne).

1895

Il rencontre Émile Zola, Bernard Naudin, Anatole France et Ernest de Crauzat, futur auteur du catalogue raisonné de ses estampes. Après avoir déposé en mars une demande de naturalisation, il épouse sa compagne Émilie Mey le 5 juillet; l’écrivain Camille de Sainte-Croix, l’humoriste Jules Moinaux et le chansonnier Charles Couyba (alias Maurice Boukay) comptent au nombre de ses témoins. Il cherche à se libérer de son contrat avec le Gil Blas illustré. Pour Aristide Bruant, il illustre le deuxième volume de Dans la Rue. Il visite la prison de Saint-Lazare. En décembre, il se rend à Munich chez l’éditeur Albert Langen pour le conseiller dans le lan- cement du journal Simplicissimus.

1896

Steinlen se trouve dans une situation financière difficile et appelle souvent à l’aide son ami Albert Langen. L’Estampe Moderne de Loys Delteil publie la lithographie La Rue Coulaincourt. Il réalise plusieurs affiches marquantes, notamment La Rue, une œuvre monumentale, pour l’imprimeur Charles Vermeau, ainsi que le célèbre placard annonçant la Toumée du Chat Noir. Il sejoume deux mois à Chailly-sur-Lausanne et à son retour déménage au 73, rue Caulancourt dans un logement de 130 mètres carrés; en même temps, love au numéro 21 l’ancien atelier de Toulouse-Lautrec.

1897

Steinlen fréquente les sortes données par Georges- François Renard, son ancien professeur, qui dirige La Revue Socialiste. Il y croise Jean Jaunės, René Viviani. Camille de Sainte-Croix, Sevenne et les membres de la rédaction de La Petite République. En octobre, il reprend ses activités militantes dans la presse en col- laborant activement et sous sa signature & Lo Feuille du libertaire Zo d’Axa, un ami proche dont il donnera de très nombreux portraits. Illustre les Chansons rouges de Maurice Boukay et l’affiche qui annonce la parution en feuilletons dans Le Journal de Paris, le roman de Zola.

1898

Le 13 janvier, Zola publie J’accuse dans L’Aurore. Au cours de l’affaire Dreyfus, Steinlen se trouve dans le camp de l’écrivain, mais il ne milite pas de manière active. Il se tourne vers la technique de l’eau-forte grâce aux conseils de l’imprimeur Eugène Delâtre. En octobre, il participe avec une cinquantaine d’œuvres à une exposition collective (Antoine Bourdelle, Émile Claus….) à la galerie Georges Petit. En octobre tou- jours, il traverse une grave crise morale. Malade et dans une situation financière désespérée, il écrit envisager <<<>.

1899

À partir de cette année, Steinlen se rend fréquem- ment à Vauréal, dans le Val d’Oise. En juin, il séjourne à Lausanne chez sa sœur Henriette, épouse Compondu, dont le mari tient une droguerie de den- rées coloniales à la place de la Palud. II retrouve à cette occasion l’éditeur Albert Langen et son épouse, de passage. En août, il est témoin lors du mariage de Willette à Paris. Ses dessins pour Le Chat Noir sont repris, légendés et gravés sur bois, pour une édition de luxe sous le titre Contes à Sara. Dans le domaine de l’affiche, il poursuit son activité avec Cocorico, La Traite des Blanches, Motocycles Comiot.

1900

À l’occasion de l’Exposition universelle, Steinlen réalise quatre panneaux décoratifs pour le Palais de la décora- tion et du mobilier. Il collabore à la revue Frou-Frou. Surtout, il s’investit désormais dans le livre d’artiste. C’est le début d’une collaboration régulière avec l’édi- teur d’art Édouard Pelletan, ardent défenseur de la xylo- graphie en réaction à l’invasion des procédés photomécaniques. Pour Histoire du Chien de Brisquet de Charles Nodier, les vingt-cinq compositions de Steinlen sont gravées sur bois par Deloche, Froment, Ernest et Frédéric Florian. Nos humoristes d’Adolphe Brisson, paru en avril, consacre un chapitre à l’artiste. La Feuille de Zo d’Axa est rééditée en portefeuille.

1901

Steinlen obtient la nationalité française. Durant l’été, il se rend, via Londres, en juin, avec Albert Langen à Aulestad près de Lillehammer (Norvège), chez l’écri- vain Björnstjerne Björnson, beau-père de Langen (et d’Henrik Ibsen!) et rentre en France via Amsterdam en août. Il peint des paysages et entreprend le portrait de l’épouse de Langen, Dagny. En décembre, il expose chez l’éditeur Pelletan ses dessins et aquarelles réalisés pour l’illustration de L’Affaire Crainquebille d’Anatole France. Début de sa collaboration avec un périodique contes- tataire et de qualité, L’Assiette au beurre (1901-1905, 71 dessins), qui lui offre l’occasion de réaliser trois numéros thématiques: Le 14 juillet (1901), La Vision de Hugo (1902), Les deux justices (1903).

1902

Steinlen réalise un de ses projets les plus ambitieux dans le domaine du livre de luxe avec l’illustration du Vagabond de Guy de Maupassant, cinquante et une lithographies en couleurs originales. Le 5 octobre, il assiste aux funérailles d’Émile Zola et illustre le discours d’Anatole France prononcé à cette occasion. Le 15 octobre paraît un numéro de la série Les Maîtres Artistes, qui lui est entièrement consacré, avec des textes, entre autres, d’Anatole France, Gabriel Mourey, Gabriel Séailles. Il se rapproche de Jean Grave, activiste anarchiste et éditeur de la revue Les Temps Nouveaux à laquelle contribuent Lucien Pissarro, Maximilien Luce, etc. Il est présent à la Sécession berli- noise avec plus de 150 œuvres.

1903

Le 23 avril, Steinlen offre le tableau La libératrice aux Syndicats confédérés de la Bourse du travail de Paris. L’éditeur Pelletan organise une grande rétrospective à Paris qui présente pour la première fois un riche ensemble de ses peintures exécutées depuis les années 1880 (plus de 100 numéros). Le 20 décembre, un banquet est offert en son honneur par L’Art pour tous au restaurant Vautier sous la présidence d’Anatole France (au nombre des participants, Lucien Descaves, Alfred Gérault-Richard, Frantz Jourdain, Roger Marx, Georges-François Renard, Gabriel Séailles, etc.). Premiers essais de sculpture. Collaboration au Canard sauvage.

1904

Steinlen se rapproche des milieux qui soutiennent la Révolution russe. Il est membre d’un Comité pour l’aide aux victimes de la guerre russo-japonaise présidé par Anatole France et Eugène Carrière. Mort de sa mère. Premiers cuirs incisés, souvent intégrés à des reliures.

1905

Steinlen participe avec six peintres (Jules Chéret, Abel Faivre, Grün, Charles Léandre, Lucien Métivet, Willette) à la décoration de la Taverne de Paris, inau- gurée en septembre, pour laquelle il peint une com- position de 3,75 sur 12 mètres. Il participe au 15° Salon de la Société nationale des beaux-arts où il présente six bronzes. Il adhère à la Société des beaux- arts. Il est membre de la Société des amis du peuple russe et des peuples annexés fondée par Anatole France et dont la vice-présidente est Aline Ménard- Dorian, une fidèle amie.

1906

Steinlen quitte Montmartre. Il se rapproche des <<> et s’installe au 96, villa des Ternes où il demeure jusqu’en 1909, attiré par le voisinage de son ami l’industriel Charles Comiot. Il transfère son atelier au 18 bis, rue d’Armaillé. Il participe au 16º Salon de la Société nationale des beaux-arts où il présente ses des- sins pour le roman Les Gueules noires d’Émile Morel et quatre bronzes. Premiers séjours à Jouy-le-Moutier, en Seine-et-Oise, où son épouse Émilie a trouvé une mai- son de campagne, qu’il achètera par la suite au nom de sa fille Colette. Durant l’été et pendant plus d’une année, sa situation financière, désormais grevée de trois loyers, se détériore au point que ses meubles sont sai- sis par les huissiers et qu’il est plusieurs fois cité à com- paraître devant la justice civile. Sa santé elle aussi se dégrade et il souffre de rhumatismes.

1907 – 1909

Steinlen participe à deux expositions collectives à la galerie Georges Petit en 1907 et en 1908. En 1909, au printemps, il revient s’installer au 73, rue Caulaincourt, au quatrième étage d’un immeuble moderne qui a remplacé son ancien logement; il y restera jusqu’à sa mort. Il prend part au Salon d’Automne où une salle entière est consacrée à son œuvre illustré. Il expose aussi chez Le Garrec, chez Pelletan et, pour la dernière fois, au Salon de la Nationale, où il présente six bronzes.

1910

Mort de sa femme Émilie (il reçoit des lettres de condo- léances de Romain Rolland, du collectionneur Jacques Doucet, etc.). Décès de ses amis Félix Nadar, Jules Renard et Björnstjerne Björnson. Le 25 novembre, sa fille Colette épouse le chef d’orchestre et compositeur Désiré-Émile Inghelbrecht (l’industriel Charles Comiot est un de leurs témoins). Le mariage est présidé par Édouard Kleinmann, maire de Montmartre et éditeur des premières lithographies de Steinlen. Steinlen prononce un discours au banquet offert à son ami Willette par L’Art pour tous. Tout en travaillant à un projet d’il- lustration de La Comédie humaine qui ne verra pas le jour, il achève pour l’éditeur Pelletan son dernier ouvrage bibliophilique, l’illustration de La Chanson des gueux de Jean Richepin, entreprise près de dix ans plus tôt.

1911

En janvier, la revue Les Hommes du Jour consacre un numéro spécial à Willette dont le texte et les dessins sont signés par Steinlen. La maison de Steinlen est désormais tenue par Colette et par Masséida, Africaine de l’ethnie Bambara, qui deviendra son modèle, sa compagne et sa gouvernante. Présentée à l’artiste par Forain, Masséida loge d’abord dans l’atelier de Steinlen, 21, rue Caulaincourt, puis à quelques pas. Steinlen fonde avec Jean-Louis Forain, Willette et d’autres le journal éphémère Les Humoristes et expose en avril au ler Salon de la Société des Dessinateurs-Humoristes.

1912

En février, Willette consacre une importante étude à Steinlen dans Les Hommes du Jour et dessine son por- trait en couverture. Le 31 mai, à la mort de l’éditeur Édouard Pelletan, son beau-fils René Helleu prend sa succession et poursuit sa collaboration avec Steinlen. Vente publique après décès de 125 dessins de Steinlen de la collection de M.C. Hoogendijk, à La Haye. Voyage à Berlin, Dresde et Vienne avec sa fille Colette et son époux Inghelbrecht, nommé à la tête des Ballets russes. En décembre, Steinlen expose au Cercle artistique et lit- téraire de Bruxelles, par l’entremise du collectionneur belge Yvan Lamberty.

1913

Parution du Catalogue de l’œuvre gravé et lithographié de Steinlen établi par son ami Ernest de Crauzat (745 numéros). Steinlen passe l’été à Jouy-le-Moutier et, fin juillet, séjourne à Lausanne, où il expose au Salon Biedermann (peintures, dessins, lithographies, eaux- fortes, une incise et un chat en bronze, en tout soixante-huit numéros). II peint diverses vues du village de Belmont-sur-Lausanne. Expositions à l’Arts Council of Great Britain de Londres et à Amsterdam.

1914

En mai, Steinlen se rend à Londres pour son exposition personnelle de dessins, gravures et eaux-fortes aux Leicester Galleries (quatre-vingt-quatorze numéros). La France ordonne la mobilisation générale le 2 août. L’Allemagne déclare la guerre à la France et envahit la Belgique, pourtant neutre. Steinlen est animé par un sentiment d’horreur en voyant s’effondrer son espoir d’une fraternité entre les peuples. Il met son crayon au service des populations déplacées et violentées, décrit la vie quotidienne des civils et des militaires à l'<< arrière>>. Pour documenter la guerre, et compléter ses obser- vations parisiennes recueillies dans les rues et les gares, il désire partir au front. À la mi-août, il se rapproche du théâtre des hostilités, se rendant aux environs de Soissons. Le récit de Lucien Descaves, Barabbas, est son dernier gros travail dans le domaine de l’illustration.

1915

Steinlen renouvelle ses tentatives de se rendre sur le front pour observer les combats. En mars, il souhaite visiter les Ardennes. Le 2 avril, mû par un anti-germa- nisme croissant, il refuse de signer le Manifeste des intel- lectuels pour la paix. En mai, il est parmi les exposants de La Guerre et les humoristes à la galerie La Boëtie. En mai et en juillet, il se déplace dans le département de la Somme et se rend dans les tranchées près de Roye. Début de sa collaboration avec l’éditeur E.-F. d’Alignan. En décembre s’ouvre une grande exposition person- nelle à la Maison Jeanne d’Arc, place des Pyramides, où il expose notamment les quinze premières lithographies de la série Actualités, ses estampes de guerre. Visites régulières à Anatole France à la Béchellerie, près de Tours. Durant toute la guerre, Steinlen exécute chaque année plusieurs affiches.

1916

Au printemps probablement, Steinlen publie l’album Croquis de Temps de Guerre 1914-1915-1916, série de dix-huit lithographies tirées en noir et bleu chez l’éditeur d’Alignan, dont il est à l’époque l’artiste vedette avec Henry de Groux. Pour son œuvre de guerre, il renoue avec la pratique de l’eau-forte. Les estampes de cette époque se caractérisent par la multiplication des remarques, ces petits croquis ajoutés en marge et les singularisant. En mars-avril, Steinlen participe à l’exposi- tion collective La Triennale, dont il dessine l’affiche. En mai-juillet, il prend part à la deuxième exposition col- lective La Guerre et les humoristes, galerie La Boëtie. Autour de la mi-août, il se rend du côté de Fismes dans le département de la Mane, puis du côté de Soissons et visite l’escadrille 12.

1917

En février-mars se tient à la galerie La Boëtie une des plus importantes expositions personnelles de l’artiste. Steinlen. L’œuvre de guerre compte trois cents numéros. L’État y acquiert vingt et une eaux-fortes pour le musée du Luxembourg. Toujours en mars, Steinlen participe avec six œuvres à la troisième édition de La Guerre et les humoristes à la galerie de La Boëtie. Ce même mois paraît La Serbie glorieuse, numéro spécial de la revue L’Art et les artistes, ainsi que la seconde série d’estampes Actualités chez l’éditeur d’Alignan. En avril, Steinlen obtient l’autorisation de se rendre à Châlons-sur-Marne dans le cadre des Missions artistiques aux armées. Il a demandé à partir avec le dessinateur-graveur Bernard Naudin. Une photographie le montre en compagnie de l’écrivain Georges Courteline. Sur place, il dessine l’in- signe de l’escadrille SPA 78, une panthère noire. Séjour à Lausanne. Participation à une exposition collective à la galerie Georges Petit en décembre. Ses œuvres figu- rent dans diverses manifestations de propagande cultu- relle française, comme l’exposition De Delacroix à Cézanne, à Stockholm.

1918

En mars paraît La Guerre, par Steinlen, numéro spécial de la revue L’Art et les Artistes qui réunit une partie des dessins et des lithographies exécutés au front. L’artiste contribue à diverses expositions collectives, dont L’Art dans le livre français au musée Galliera, et Art guerrier et moderne à la galerie Marseille.

1919

En janvier, l’exposition Forain and Steinlen à l’Arden Gallery de New York montre des dessins et des lithographies réunis par Albert Eugene Gallatin, créateur d’une des pre- mières collections d’art moderne aux États-Unis: la Gallery of Living Art (puis Museum of Living Art à New York). En avril et en août, Steinlen travaille chez son ami le graveur Bernard Naudin. Les nus et les natures mortes prennent une place de plus en plus importante dans son œuvre. En mai, il fait partie du Comité fondateur du groupe et de la revue pacifiste et internationaliste Clarté aux côtés de Henri Barbusse, Romain Rolland, Anatole France; il milite dans le groupe jusqu’en 1922. En décembre s’ouvre l’Exposition de l’œuvre de Steinlen. Peintures, Dessins, Gravures, galerie La Boëtie (373 œuvres). la plus importante que l’artiste ait organisée.

Peu avant, le 3 septembre, Marguerite, fille d’Henriette. la sœur de l’artiste, débarque à Paris en compagnie de Germaine Perrin, une demoiselle issue de la bourgeoi sie commerçante lausannoise. Elles se sont rencontrées sur les bancs de l’université et, prétextant un séjour à Paris, s’y installent définitivement avant de former un couple. Marguerite profite de l’occasion pour renoncer à son patronyme et se fait << adopter>>> par celui qu’elles appellent <>. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Germaine épousera Désiré-Émile Inghelbrecht qui s’est détaché de la fille de Steinlen, Colette, vers 1919 précisément…

1920

Le 8 janvier, Steinlen est élu membre de la Royal Society of Painter-Etchers & Engravers de Londres. Le 25 octobre, première représentation au Théâtre des Champs-Élysées d’Iberia (ballet d’après Albeniz) par les Ballets suédois (fondés par Rolf de Maré), sur une chorégraphie de Jean Börlin, et avec une orchestration d’Inghelbrecht. Les décors et les costumes sont l’œu- vre de Steinlen. Malade durant l’hiver, l’artiste montre des signes de dépression. De 1920 à 1922, il dessine de nombreux portraits d’Anatole France, à la Béchellerie ou à Paris, à la Villa Saïd. Exposition chez Helleu et d’Alignan. En juillet, exposition au Pavillon de Marsan Bibliothèque et musée de guerre (collection Leblanc) comprenant des estampes de l’œuvre de guerre. Exposition collective à la galerie Sauvage.

1921

Steinlen souffre d’accès dépressifs cyclothymiques. Dans ces années, il dessine une sorte de danse macabre éro- tique qu’il intitule également << forêt hantée>>, ou «La tentation de saint Antoine >>.

1922

Steinlen pose sa candidature à un poste de professeur de dessin au Muséum d’histoire naturelle. Il achève la commande passée en 1919 d’un exemplaire personna- lisé de La Chanson des gueux pour Louis Barthou (trente-neuf dessins originaux et quatre cuirs incisés). puis se rend dans le Midi en automne. En décembre, exposition personnelle de ses dessins, aquarelles et cuirs incisés aux éditions Pelletan.

1923

Exposition à la galerie des Beaux-Arts en avril. En sep- tembre, il est en Suisse en compagnie de Germaine Perrin, avec laquelle il a noué une relation amoureuse. II travaille à l’illustration d’une anthologie de poèmes d’Henry-Jacques, de L’ile des Pingouins d’Anatole France, de La Jungle de Kipling, des Fables de La Fontaine, autant de projets non aboutis, tout comme celui d’un album Nus et Baignades qui ne verra pas le jour. Il partage son temps entre son jardin de Jouy-le-Moutier et son atelier pan- sien. Le 13 décembre, il meurt à Paris, 73, rue Caulaincourt, à soixante-quatre ans, d’une crise cardiaque. Son oraison funèbre est prononcée par Charles Couyba. Ses cendres sont inhumées au cimetière Saint-Vincent.

1924

Le 14 janvier, fondation de la Société des Amis de Steinlen sur l’initiative d’Adolphe Willette (membres fondateurs: Gustave Charpentier, Georges Courteline, Lucien Descaves). En mars, le Salon des Humoristes lui consacre une petite exposition rétrospective à la gale- rie La Boëtie.

1925

Vente après décès de l’Atelier Th. A. Steinlen (préface du catalogue par Gustave Geffroy).

1926

Parution de Claude Aveline, Steinlen, Thomme et l’œuvre. Rétrospective à la Société des artistes indépendants.

1929

Masséida décède le 22 juin à l’âge de quarante ans. Elle est enterrée au cimetière du Père-Lachaise Les ventes du fonds d’atelier qu’elle a regu en héritage vont ali- menter le marché pendent des olenies

1930

Parution du livre à deux voix de George Aunol, Steinlen et la rue, et Jacques Dyssord, Saint-Lazare chez

Eugène Rey

1936

Inauguration du monument promu et financé par la Société des Amis de Steinlen, œuvre du sculpteur Paul Vannier, situé place Constantin-Pecqueur, aux abords de la rue Caulaincourt.

1969

Décès de la fille de l’artiste, devenue Colette Desormière en épousant en secondes noces le chef d’orchestre Roger Desormière, directeur musical des Ballets suédois (1924-1925) et des Ballets russes (1925-1929); legs au Louvre (musée d’Orsay) d’une grande partie du fonds d’atelier, hérité parallèlement à Masséida.

1982

Décès de Marguerite Steinlen, diplômée en psychologie de la Sorbonne, peintre, journaliste et nièce de l’artiste.